Lawrence
Longtemps, je me
suis demandé pourquoi certains hommes se montrent aussi incapables
d'accepter un certain type d'amour, un amour qui, malheureusement,
ne rentre pas dans le cadre, dans l'idée qu'ils se font du couple.
Idée dépassée et dogmatique de ce que doit être la famille. Une
idée qui les pousse à la pire des intolérances. C'est tellement
étrange de voir une telle haine envers des hommes qui n'ont rien
fait d'autre que de s'aimer au grand jour. Comme si aimer quelqu'un
du même sexe était un crime abominable. J'avoue ne jamais avoir
compris pourquoi certains éprouvaient une telle haine. Pourquoi
l'amour de certains pouvait amener à tant de haine... Est-ce si mal
d'aimer ?
Je m'appelle
Lawrence. J'ai 19 ans. Et je vais mourir.
Mourir pour avoir
aimé. Aimer quelqu'un que je n'aurais jamais dû aimer si je vouais
vivre en paix. Si je voulais vivre sans que jamais on ne me regarde
avec dégoût, sans que l'on me montre du doigt, sans que l'on
m'interdise l'accès à certains bars, restaurants ou boîte de nuit.
Sans que l'on m'interdise de me marier, d'avoir des enfants,
d'adopter des enfants, d'acheter une maison avec la personne que
j'aime sans que l'on me regarde avec suspicion, sans que l'on me
refuse le droit de vivre avec elle. Si je voulais vivre en paix,
j'aurais dû ignorer ces sentiments. Les enterrer au plus profond de
moi. Les annihiler. Mais je ne l'ai pas fait. Je Lui avais dit, à
Celui que j'aime. Je lui avais dit, un jour, sous le coup d'une
émotion trop grande, lorsque le bonheur dans lequel j'étais plongé
ne semblait jamais pouvoir se tarir ni sombrer dans le néant. Je
lui avais dit sans vraiment y réfléchir: "Je t'aime à en mourir".
Même si je n'avais pas réfléchi à mes paroles, à la portée de mes
mots, ça n'en était pas moins vrai. Mais je n'imaginais pas à quel
point ces mots étaient près de se réaliser. Et ça arrive. je suis
en train de le faire. Mourir pour lui. Mourir pour mon amour et
pour le siens. Et je n'en ai pas honte.
Je lève les yeux
vers mes bourreaux. Deux hommes encagoulés dont je ne distingue que
la bouche et les yeux. Des yeux profonds, remplis de folie et de
haine. Une haine si violente, si forte... C'est tellement
surréaliste. Peut-on à ce point haïr quelqu'un parce qu'il aime ?
Je ne sais pas qui ils sont, mais je suppose que je les connais. Au
moins de vue. Mais je ne le saurais probablement jamais. Un coup de
poing m'atteint en plein visage. Encore. Voilà une heure que cela
dure sans qu'ils ne paraissent se lasser. Sans que leur haine ne
tarisse. Ne faiblisse. Le temps passe parfois à une lenteur
horrible... Mon nez craque. Il doit être cassé. Du sang coule sur
mon visage et mes vêtements, maculant mon col et tâchant mon
T-shirt. Le visage sur l'asphalte, complètement perdu dans un
brouillard épais depuis un moment déjà et duquel je n'arrive pas à
sortir, je vois le sang - mon sang - pourpre, carmin, colorer le
bitume auparavant noir, poussiéreux et sale. C'est beau. J'approche
une main de la flaque qui se forme et touche le liquide chaud et
légèrement visqueux avec un détachement étrange. Comme si ce
n'était pas mon sang sur le sol. Depuis quelque temps maintenant,
depuis que mon sang à commencer à couler à vrai dire, je sens une
forte odeur de fer. Une odeur métallique qui me fait tourner la
tête. Un ersatz de sourire étire mes lèvres douloureusement.
Lorsque je lisais ça dans les bouquins - l'odeur du sang - j'ai
toujours pensé que c'était faux. Une jolie phrase poétique pour
rajouter une ambiance, une figure de style qui n'avait rien de
réel. Mais c'est vrai, en fait. Un coup m'atteint de nouveau. Je ne
le sens pas vraiment. Depuis que je suis dans cette espèce de
brouillard, cette semi-conscience, la douleur est plus longue à
arriver, plus diffuse. C'est un soulagement pour moi. Alors je ne
crie pas. Ou en tout cas, je n'en ai plus conscience. Je crois que
je n'en ai plus la force. Je sais que je vais mourir. Ils me l'ont
dit.
"On va pas
laisser vivre une tapette comme toi. Tu le mérites
pas."
J'ai ricané.
Sarcastique. Qui mérite de vivre ou mourir ? J'ai toujours cru que
c'était les plus grands salauds de l'histoire qui méritaient la
mort. Les criminels, les dictateurs sanguinaire... pas moi...
Apparemment, pour eux, je fais parti de ceux qui n'ont pas
leur place sur cette terre. Je ne comprends pas. Je n'ai pourtant
rien fait de mal...
Plus rien n'a
d'importance. L'idée de mourir à 19 ans me fait de moins en moins
peur... Et puis, quoi de plus beau que de mourir pour avoir aimé ?
Mourir pour ses idées. Pour Lui. Je ne regrette
rien.
Un autre coup. Je
gémi. Ils rient. Comment la souffrance d'un être peut en amuser
d'autres ? Je n'ai jamais compris ça non plus. A m'entendre, on
pourrait croire que je ne comprends pas grand chose. Je tourne mes
yeux bleus vers eux, un peu vitreux. Ils me regardent aussi, à
travers les trous de leur cagoule noire. Je vois l'un d'eux bouger
les lèvres. Je crois qu'il me parle mais je ne l'entends pas. Je ne
l'entends plus. C'était apparemment une question et, comme je ne
réponds pas, il s'énerve. Un autre coup m'atteint. J'ai mal. Du
sang coule au coin de mes lèvres. Je le sens. Ce n'est pas
désagréable. Je regarde mon sang couler avec une fascination
morbide. Avec un détachement presque effrayant. Comme si ce n'était
pas mon corps qui saignait. Qui souffrait.
J'aurais juste aimé
Le voir avant de mourir. Lui dire combien son amour m'a apporté,
combien je L'aime et que je ne regrette pas de mourir pour L'aimer.
C'est la chose la plus belle qui me soit jamais arrivé dans ma
courte vie. Mais je remercie Dieu qu'Il ne soit pas venu ce soir.
Auquel cas, Il serait dans la même position que moi. Au moins, je
suis sûr qu'Il vivra. Je rouvre les yeux. Je ne m'étais même pas
aperçu les avoir fermé. Mon coeur rate un battement, se faisant
douloureux, lorsque je vois l'un d'eux sortir un pistolet. Je n'en
ai vu qu'à la télé et au cinéma. C'est bizarre comme ça parait
beaucoup plus impressionnant, à présent. J'aurais presque pu
croire, avant, que ça n'existait qu'à la télé, ces choses-là... Je
savais que j'allais mourir, mais à présent, cette idée prend une
autre dimension. Elle paraît plus réelle et palpable qu'elle ne l'a
été depuis le début de ce "règlement de compte". J'ai envie de
vivre. Je pourrais les supplier. Mais je ne le ferais pas. Ils me
tueraient de toute façon et je préfère mourir avec ma fierté. C'est
idiot, j'imagine. Mais je suis sûr que la seule chose qu'ils
attendent c'est que je me mette à plat-ventre devant eux pour les
supplier de m'épargner. Je ne le ferais jamais. Il braque alors le
canon de son arme sur moi. Je lève les yeux vers lui, plongeant mon
regard dans le siens. Ma souffrance n'a jamais eu l'air de les
émouvoir. Depuis il début, ils n'ont pas éprouvé la moindre once de
pitié ou de remord. Là encore, je ne distingue que de la haine. Et
aussi du plaisir. Le plaisir de tuer. Me tuer. Moi qui, selon eux,
n'a pas ma place ici-bas. Je crois qu'ils pensent faire le bien.
Pour eux, je suis un monstre. Je ne mérite pas de vivre. Alors
qu'il pointe plus franchement son arme sur moi, je réalise que ma
vie n'a pas encore défilé devant mes yeux. Je crois que c'est un
mythe. Bientôt, je saurais si le Paradis existe réellement ou s'il
n'y a que le néant au-delà. Je crois qu'il n'y a rien. Et ça me
fait un peu peur. Ne plus exister. Ne plus Le voir... Ce genre
d'idées sont terrible alors que la mort est de plus en plus proche.
Je fixe mon bourreau dans les yeux. J'ai peur. Mais je ne le montre
pas. Jamais. Mes parents m'auront au moins appris ça. Je le regarde
juste. Celui qui va me prendre ma vie. Mes yeux sont plus brillants
que jamais. Je crois que je vais pleurer. C'est triste, quand même.
Un sanglot comprime ma gorge. Mon visage est plein de sang. Je dois
faire peur à voir. Je tente de me relever. Je n'ai pas envie de
mourir sur le sol comme un animal. Mais je n'arrive qu'à me mettre
à genoux. J'ai trop mal. C'est trop difficile. A présent, je suis à
genoux devant eux. Je ne sais pas si ce n'est pas pire comme
position. Je me sens tellement faible, bas, inférieur... Je pense à
Lui. Mon Amour. L'homme que j'aime de tout mon coeur et de toute
mon âme. J'espère qu'il saura que je ne regrette rien. Que jamais
je n'ai regretté de l'avoir aimé.
"PAN"
ça y est. Il a tiré.
La balle traverse mon ventre. J'ai horriblement mal. Je n'ai jamais
eu autant mal de ma vie. Mon corps bascule, les bâtiments devant
moi ont un effet de recul. J'ai mal. Je percute violemment
l'asphalte. La chute à été rude. Ma tête frappe le sol et je
perçois un sinistre craquement. J'ai mal. Si mal. Du sang coule de
mon crâne et de mon ventre, formant une flaque de sang pourpre son
mon corps. Imbibant mes vêtements. Ce n'est pas une sensation
agréable. C'est si douloureux. J'essaye d'apercevoir mes bourreaux.
Rient-ils de moi ? Ils ne sont plus là. Ils ont dû
s'enfuir.
Je lève les yeux
vers le ciel. La soirée est belle. La lune étincelle. Mais il n'y a
aucune étoile. Je le regrette un peu. Qu'est-ce qu'on dit déjà...
Ah, oui, pollution lumineuse. Un lampadaire à quelques mètres
éclaire la rue et moi. Diffusant sa lumière blafarde et glauque. Il
y a sûrement plus bel endroit pour mourir. C'est fou comme tout
paraît plus fort lorsqu'on meurt. A part le son. J'ai si mal. Je
veux qu'Il vienne. Qu'Il soit là et qu'Il me rassure comme Il sait
si bien le faire. Qu'Il me dire que tout ira bien alors même que je
sais que c'est faux. Je suis en train de mourir. Qu'Il me dire
encore une fois qu'Il m'aime et que je sombre avec son image
imprimé sur la rétine, et cetet phrase qui tournerait en moi
jusqu'à ce que tout se termine. J'aimerais qu'Il soit là et qu'Il
me dise qu'Il ne m'oubliera jamais... Des larmes envahissent mes
joues, débordant de mes yeux, lavant un peu mon visage poisseux de
sang. J'ai de plus en plus de mal à respirer. J'entends le bruit
d'une ambulance. Sa sirène déchire le silence de la nuit. Des
témoins peu courageux ont dû avoir des remords. Un peu tard, je
crois. Ils n'ont rien fait pendant mon supplice. Alors que mes
bourreaux me frappaient, me battaient, faisait saigner mon corps et
mon âme. Un rictus sarcastique étire mes lèvres alors que je revois
la fenêtre d'un appartement se refermer brusquement alors que je
criais à l'aide un peu plus tôt. J'avais alors écarquillé les yeux,
blessé, découragé. Le courage est malheureusement une qualité qui
se perd... Ces connards n'ont rien fait. Ils m'ont laissés crever.
Ils ne voulaient pas d'ennui. Ils sont responsables de ma mort.
Tous autant qu'ils sont. A cause d'eux, je ne reverrais jamais
l'homme que j'aime. A cause d'eux, mes projets n'auront jamais
l'occasion d'être réalisés, ma vie future que j'avais imaginée ne
restera qu'un rêve. Elle n'aura jamais lieu. Par leur faute. Autant
qu'à ceux qui m'ont frappé à mort et m'ont tiré
dessus.
L'ambulance est là.
Elle était bien pour moi. Je les voix descendre de l'ambulance et
se précipiter vers moi. Ils s'agitent autour de moi. Je les sens
laver le sang de mes blessures, tenter d'arrêter l'hémorragie.
J'ouvre les yeux. Un médecin se penche vers moi, me regardant dans
les yeux. Ses lèvres bougent. Il me parle, il crie mais je
n'entends toujours rien. La fatigue m'envahi, engourdi mes membres.
Je sens mon corps devenir de plus en plus faible; Mes yeux se
ferment à nouveau. Cette fois, je crois que c'est pour de bon. Mais
non. Le médecin me secoue, me réveille. Je crois qu'il essaye de me
maintenir éveillé. Je le regarde s'agiter, crier. Vivre. La mort
les effraie. Je peux presque le sentir. Il me secoue encore. Mes
lèvres s'étirent en un sourire douloureux et désolé. Je ne me rends
pas compte que ce serait plutôt son rôle d'être désolé. C'est moi
qui meure. Mais ma propre mort ne semble plus me toucher autant
qu'elle le devrait... Mes lèvres s'entrouvrent difficilement. Elles
sont sèches et gercées à cause du sang. Je murmure : "C'est trop
tard". Je vois ses yeux s'écarquiller alors que l'ombre de sourire
étire toujours douloureusement mes lèvres, touché que ma mort
l'émeuve à ce point. Je crois que c'est ma jeunesse qui le fait se
sentir aussi triste. Aussi coupable. Aussi ému. Quelqu'un d'aussi
jeune ne devrait sûrement pas mourir. C'est ce que j'ai toujours
pensé. Je suis encore un enfant, je crois. Un enfant de 19 ans qui
va mourir à cause de la haine et de l'intolérance du monde dans
lequel il vit. N'est-ce pas malheureux ? Le médecin me crie quelque
chose mais je ne l'entends toujours pas. C'est drôle, on dirait que
je suis dans une baignoire, dans l'eau. Comme immergé, je n'entends
pas bien. Comme si les sons étaient étouffés. Je souris encore. La
douleur qui pulsait violemment dans mon corps semble m'avoir
abandonné. J'en suis heureux. Au moins, je ne mourrais pas dans la
douleur. Je me suis toujours dit que j'aurais préféré mourir en
m'endormant. Dans la douceur. Ce n'est pas vraiment le cas. Je suis
installé sur un brancard. Je n'ai pas vu qu'on m'y avait installé.
Je ne perçois plus tout, je crois. Les infirmiers m'installent dans
l'ambulance dont la sirène déchire toujours le noir de la nuit.
Alors que mon regard se perd sur les immeubles, je vois une fenêtre
ouverte. Une vieille dame me regarde, se penchant sur son balcon.
Une larme dévale ma joue alors que nos regards se croisent. Même si
je ne peux pas bien la voir d'où je suis, je peux sentir son regard
désolé, coupable. Elle m'a laissé mourir. C'est aussi d sa faute si
je meure. Elle a fermé les yeux face à ce qu'il se passait en bas
de son immeuble pour rester tranquille. J'aimerais qu'ils soient
punis pour n'avoir rien fait pour m'aider. Mais je ne la hais pas.
A quoi bon haïr, à présent ? Je suis sur le point de mourir. Les
portes de l'ambulance se referment. Les infirmiers et médecins
s'agitent et crient. L'ambulance démarre. Je sens son remous dans
mon dos. Je ferme les yeux. C'est dommage. Je crois qu'il est trop
tard.
Je n'ai pas eu de
chance...